Le Ménestrel et ses fantômes, chapitre 2

Errance

Josuah fila aussi vite qu’il le put à travers la forêt. Cette dernière était dense et de nombreuses branches lui fouettèrent le visage. Paniqué, le barde les ignora, préférant mettre la plus grande distance possible entre lui et le chantier. Ce n’est qu’au bout d’une vingtaine de minutes que Josuah s’arrêta enfin, éreinté par sa course. Il reprit alors son souffle en s’appuyant contre un arbre. A mesure qu’il récupérait, il prit petit à petit conscience du silence qui pesait sur la forêt. Aucun bruit d’oiseau ou de quelconque autre animal ne se faisait entendre. Seul le vent dans la cime des arbres persistait. Mal à l’aise, Josuah regarda par-dessus son épaule. Au moins, les ouvriers n’avaient pas eu le courage de le poursuivre. Mais il ne s’en sentait pas soulagé pour autant. L’endroit avait pris un aspect terrifiant depuis que le monstre avait attaqué et Josuah le savait caché quelque part, prêt à frapper à nouveau, là, dans l’obscurité de la terre, sous ses pieds. Cette seule pensée le terrifiait et, malgré la douleur provoquée par un point de côté, il se remit à courir en se tenant les côtes.



Par chance, le soleil était encore assez haut dans le ciel. Il ne connaissait pas la forêt, il se traîna alors au hasard, sans savoir où aller, pendant plusieurs heures, jusqu’à ce qu’il s'écroule de fatigue sous un chêne massif que l’automne naissant avait déjà empourpré. Assis sur un lit de feuilles jaunes et orangées, Josuah reprit son souffle. Son corps était pétri de douleur et il avait faim. Son cœur battait à tout rompre lorsque plus haut, dans l’arbre, un oiseau se mit à chanter. A ce son, Josuah se calma. Ce ramage signifiait qu’il était enfin sorti de l’influence de l’esprit et qu’il était de retour au royaume des vivants. Rassuré, il se hissa douloureusement sur ses deux jambes et se mit en quête de trouver de quoi se sustenter. Il n’avait pas mangé depuis la veille et commençait à s'en trouver mal.


Or, Josuah n’était pas ce que l’on pourrait appeler un champion de la survie. Il avait l’habitude des villes et des villages. Il trouvait toujours son pain déjà fait, sa viande déjà cuite ou son eau déjà puisée. Que cela soit contre ses talents ou par charité, il n’avait jamais eu à chercher sa nourriture à la source. Il fourragea durant de longues heures autour du vieux chêne, trois laborieuses heures dont il ne tira qu’un bien maigre butin : quelques baies et autres fruits trouvés à même le sol. Il dut se résigner et se contenta d’un repas très frugal, froid et en partie consommé dans la nuit.


Cette nuit était baignée de la lumière argentée d’une quasi pleine lune qui se dressait presque au zénith de la voûte céleste. Sa vue apaisa Josuah. Il aimait la nuit et l’atmosphère ouatée de l’obscurité qui lui semblait tomber sur ses épaules comme un manteau. Il réfléchit alors à sa situation. Il essaya d’abord de parler mais rien de vint. Épuisé qu’il était, il n’en ressentit aucune émotion. Toutefois, son inquiétude grandit quant à son but dans la vie. Qu’allait-il devenir ? Son mal était-il guérissable ? Il devait bien se trouver quelqu’un qui puisse l’aider. Mais, se dit Josuah, si tous ceux qu’il croise le fuit ou, pire, veulent le capturer, comment pourra-t-il faire pour se libérer de ce maléfice ? Le jeune barde connaissait bien le pouvoir des superstitions. Personne ne l’aiderait. Tous les chrétiens verraient en lui la marque du diable.


Les chrétiens ! Bien sûr ! Voulut s’écrier Josuah avant de se rassoir, dépité mais heureux de son idée. Les chrétiens ne l’aideraient pas mais peut-être que des païens, si ! Depuis quelques années, des vikings étaient venus s’installer en Normandie et avaient construit quelques villages. Il le savait grâce aux conversations qu’il entretenait souvent avec quelques marchands croisés sur les routes. Les vikings s’étaient installés plus au Nord de Falaise mais n’étaient pas loin. Peut-être que, eux, en sauraient plus sur les créatures infernales. Après tout, ils n’étaient pas surnommés les démons du Nord pour rien. Au point où il en était, ils étaient sans doute sa dernière chance. Cette lueur d’espoir s’anima alors en lui, tout n’était peut-être pas perdu ! Le cœur plus léger, Josuah finit par s’endormir au creux du vieux chêne.



Le village viking



Le lendemain, Josuah se réveilla, trempé par la rosée du matin et toujours la faim au ventre. Il voulut jurer mais rien ne sortit de sa bouche. Les larmes lui montèrent alors aux yeux. Une partie de lui était restée dans ce maudit chantier et il ne parvenait pas à s’y faire. Il se ressaisit de justesse en se remémorant sa résolution de la veille. Il se leva alors, se secoua et se mit en route vers le nord. Alors qu’il quittait le vieux chêne, il se demanda si les ouvriers avaient tenté de partir à sa poursuite au lever du jour. Heureusement, la forêt était dense, aussi, il avait peu de chance de tomber sur l’un d’eux.


Josuah marcha à travers les fourrés et les buissons pendant plusieurs heures. La faim le tiraillait toujours et il lui semblait qu’il ne faisait aucun progrès, quand, au milieu de l'après-midi, juste en contrebas d’une colline, il aperçut un sentier. Ragaillardis, Josuah s’empressa de l’emprunter, ignorant délibérément la possibilité d’être reconnu. Au moins ici, il finirait bien par croiser quelqu’un. Il marcha encore une heure sans rencontrer une seule personne. La faim se faisait de plus en plus impérieuse. Tellement, que Josuah sortit son Luth pour détourner son esprit de son estomac. Une technique qu’il utilisait parfois lors des jours de disette. Malgré la perte de sa voix, il avait toujours ses deux mains et toute sa tête, alors il joua. Il joua des airs de voyages qu’il connaissait par cœur depuis bien longtemps, bien avant de parcourir les routes. Les notes jaillissaient de son instrument tandis que les paroles dansaient dans sa tête.


La musique lui donna la force de continuer malgré sa fatigue et sa faim. Ce n’est qu’à la fin de la journée qu’enfin une voix se fit entendre.


- Holà, qui être là ? Qui joue la musique mélancolique ?