Le Ménestrel et ses fantômes, chapitre 2

Errance

Josuah fila aussi vite qu’il le put à travers la forêt. Cette dernière était dense et de nombreuses branches lui fouettèrent le visage. Paniqué, le barde les ignora, préférant mettre la plus grande distance possible entre lui et le chantier. Ce n’est qu’au bout d’une vingtaine de minutes que Josuah s’arrêta enfin, éreinté par sa course. Il reprit alors son souffle en s’appuyant contre un arbre. A mesure qu’il récupérait, il prit petit à petit conscience du silence qui pesait sur la forêt. Aucun bruit d’oiseau ou de quelconque autre animal ne se faisait entendre. Seul le vent dans la cime des arbres persistait. Mal à l’aise, Josuah regarda par-dessus son épaule. Au moins, les ouvriers n’avaient pas eu le courage de le poursuivre. Mais il ne s’en sentait pas soulagé pour autant. L’endroit avait pris un aspect terrifiant depuis que le monstre avait attaqué et Josuah le savait caché quelque part, prêt à frapper à nouveau, là, dans l’obscurité de la terre, sous ses pieds. Cette seule pensée le terrifiait et, malgré la douleur provoquée par un point de côté, il se remit à courir en se tenant les côtes.



Par chance, le soleil était encore assez haut dans le ciel. Il ne connaissait pas la forêt, il se traîna alors au hasard, sans savoir où aller, pendant plusieurs heures, jusqu’à ce qu’il s'écroule de fatigue sous un chêne massif que l’automne naissant avait déjà empourpré. Assis sur un lit de feuilles jaunes et orangées, Josuah reprit son souffle. Son corps était pétri de douleur et il avait faim. Son cœur battait à tout rompre lorsque plus haut, dans l’arbre, un oiseau se mit à chanter. A ce son, Josuah se calma. Ce ramage signifiait qu’il était enfin sorti de l’influence de l’esprit et qu’il était de retour au royaume des vivants. Rassuré, il se hissa douloureusement sur ses deux jambes et se mit en quête de trouver de quoi se sustenter. Il n’avait pas mangé depuis la veille et commençait à s'en trouver mal.


Or, Josuah n’était pas ce que l’on pourrait appeler un champion de la survie. Il avait l’habitude des villes et des villages. Il trouvait toujours son pain déjà fait, sa viande déjà cuite ou son eau déjà puisée. Que cela soit contre ses talents ou par charité, il n’avait jamais eu à chercher sa nourriture à la source. Il fourragea durant de longues heures autour du vieux chêne, trois laborieuses heures dont il ne tira qu’un bien maigre butin : quelques baies et autres fruits trouvés à même le sol. Il dut se résigner et se contenta d’un repas très frugal, froid et en partie consommé dans la nuit.


Cette nuit était baignée de la lumière argentée d’une quasi pleine lune qui se dressait presque au zénith de la voûte céleste. Sa vue apaisa Josuah. Il aimait la nuit et l’atmosphère ouatée de l’obscurité qui lui semblait tomber sur ses épaules comme un manteau. Il réfléchit alors à sa situation. Il essaya d’abord de parler mais rien de vint. Épuisé qu’il était, il n’en ressentit aucune émotion. Toutefois, son inquiétude grandit quant à son but dans la vie. Qu’allait-il devenir ? Son mal était-il guérissable ? Il devait bien se trouver quelqu’un qui puisse l’aider. Mais, se dit Josuah, si tous ceux qu’il croise le fuit ou, pire, veulent le capturer, comment pourra-t-il faire pour se libérer de ce maléfice ? Le jeune barde connaissait bien le pouvoir des superstitions. Personne ne l’aiderait. Tous les chrétiens verraient en lui la marque du diable.


Les chrétiens ! Bien sûr ! Voulut s’écrier Josuah avant de se rassoir, dépité mais heureux de son idée. Les chrétiens ne l’aideraient pas mais peut-être que des païens, si ! Depuis quelques années, des vikings étaient venus s’installer en Normandie et avaient construit quelques villages. Il le savait grâce aux conversations qu’il entretenait souvent avec quelques marchands croisés sur les routes. Les vikings s’étaient installés plus au Nord de Falaise mais n’étaient pas loin. Peut-être que, eux, en sauraient plus sur les créatures infernales. Après tout, ils n’étaient pas surnommés les démons du Nord pour rien. Au point où il en était, ils étaient sans doute sa dernière chance. Cette lueur d’espoir s’anima alors en lui, tout n’était peut-être pas perdu ! Le cœur plus léger, Josuah finit par s’endormir au creux du vieux chêne.



Le village viking



Le lendemain, Josuah se réveilla, trempé par la rosée du matin et toujours la faim au ventre. Il voulut jurer mais rien ne sortit de sa bouche. Les larmes lui montèrent alors aux yeux. Une partie de lui était restée dans ce maudit chantier et il ne parvenait pas à s’y faire. Il se ressaisit de justesse en se remémorant sa résolution de la veille. Il se leva alors, se secoua et se mit en route vers le nord. Alors qu’il quittait le vieux chêne, il se demanda si les ouvriers avaient tenté de partir à sa poursuite au lever du jour. Heureusement, la forêt était dense, aussi, il avait peu de chance de tomber sur l’un d’eux.


Josuah marcha à travers les fourrés et les buissons pendant plusieurs heures. La faim le tiraillait toujours et il lui semblait qu’il ne faisait aucun progrès, quand, au milieu de l'après-midi, juste en contrebas d’une colline, il aperçut un sentier. Ragaillardis, Josuah s’empressa de l’emprunter, ignorant délibérément la possibilité d’être reconnu. Au moins ici, il finirait bien par croiser quelqu’un. Il marcha encore une heure sans rencontrer une seule personne. La faim se faisait de plus en plus impérieuse. Tellement, que Josuah sortit son Luth pour détourner son esprit de son estomac. Une technique qu’il utilisait parfois lors des jours de disette. Malgré la perte de sa voix, il avait toujours ses deux mains et toute sa tête, alors il joua. Il joua des airs de voyages qu’il connaissait par cœur depuis bien longtemps, bien avant de parcourir les routes. Les notes jaillissaient de son instrument tandis que les paroles dansaient dans sa tête.


La musique lui donna la force de continuer malgré sa fatigue et sa faim. Ce n’est qu’à la fin de la journée qu’enfin une voix se fit entendre.


- Holà, qui être là ? Qui joue la musique mélancolique ?


La voix qui tonna venait de derrière un large bosquet devant lui, plus loin sur la route. Josuah s’immobilisa instantanément. Comme gelé sur place. Il ne savait que faire. Et si c’était un homme de l’abbé ? Il avait faim, froid et était épuisé, il lui fallait gîte et nourriture à tout prix.


- Où être vous ? Vous être perdu ?


Il ne l’avait pas tout de suite remarqué, mais l’homme parlait de manière fort étrange. Il semblait éprouver des difficultés à trouver l’harmonie parmi les mots et le rythme du phrasé. Toutefois, l'homme parlait d'une voix forte et puissante, confiante. Le contraste aurait certainement arraché un sourire narquois au barde si ce dernier n’avait pas été perplexe à l’étrange mélodie qui vibrait à chacun des mots de l’inconnu. Jamais il n’avait entendu pareille musicalité, auparavant. Il y avait bien quelques marchands des duchés et comtés avoisinants qui parlaient d’une voix un peu chantante mais rien de comparable à ce qu’il entendait à présent. Ce pouvait-il que l’homme soit un étranger ? Quoiqu’il en soit, pas un homme du chantier ! Josuah se mit à jouer des notes plus enjouées, en réponse, pour transmettre son soulagement.


- Ahahah, fort bien, j’arrive


Progressivement, Josuah entendit se rapprocher de lui, des pas sourds qui martelaient le sol spongieux de la route, accompagnés d'un grincement de bois. Josuah continua de jouer et, au détour d’un virage, un homme surgit. Il était immense. Il avait des cheveux gris qui tombaient en pagaille sur des épaules solidement charpentées. Il était habillé d’une tunique et d’un pantalon de la même couleur écrue, ceint d’une simple corde. Sur son dos était chargée une impressionnante hotte en osier fermée par un clapet en bois. Il dégageait de sa personne une vitalité déconcertante. Josuah n’avait jamais rencontré son semblable. Il devait s’agir d’un viking ! Après tout, il correspondait presque trait pour trait à ce que l’on en disait. Dès qu’il vit le barde, l’homme eut un geste jovial et s’avança vers lui. Le barde vint à sa rencontre après un ultime accord qui arracha un nouveau rire au vieil homme.


- Vous ne savez parler, Skald ? dit l’homme d’une voix forte


Josuah hésita sur le titre par lequel l’homme venait de l'appeler. Il ne l’avait jamais entendu auparavant, il devait sans doute désigner un non viking. Il fit alors oui de la tête et agita sa main devant sa bouche ouverte.


- Un Skald muet. C’est beaucoup étrange.


Josuah sourit, malgré lui, à l’erreur du viking qui surprit son amusement, plaça ses deux énormes mains sur ses hanches et lui dit d’un ton narquois :


- Je parle pas bien toujours votre langue mais au moins je parle !


La pique fit mouche et le sourire sur les lèvres du barde mourut aussitôt qu’il était né. Josuah baissa la tête dans un soupir.


- Holà ! C’est pour rire. Tu es faible et tout sale, viens avec moi. Tu mangeras et tu pourras jouer avec autre Skald. Elle ne peut plus utiliser ses mains mais peut parler et chanter. Avec vous deux on aura Skald entier ! dit l’homme en plaquant bruyamment ses mains l’une contre l’autre.


La bonhomie du viking revigora Josuah. Il se dit que son étoile ne l’avait finalement peut-être pas abandonné. Non seulement il était sauvé mais son sauveteur était précisément ce qu’il recherchait. De plus, l’homme n’avait pas du tout l’air d’être un mauvais bougre. Peut-être que ce que l’on disait sur ce peuple n’était pas totalement vrai. Josuah joignit ses mains et inclina la tête en signe de remerciement. Lorsqu’il se redressa, l’homme fit un grand geste pour l’inviter à le suivre. Josuah remit son luth en bandoulière et s'apprêta à le suivre.


- Joues, Skald, tes jambes ne sont pas fortes et la route est encore longue. La nuit tombe bientôt, dit l’homme dans un sourire.


Alors Josuah joua à nouveau. Il était fatigué et aurait préféré garder son énergie pour la route. Mais l’homme eut raison, le rythme de la musique et la jovialité du viking firent oublier à Josuah les protestations de son corps. L’homme avait l’habitude des routes et semblait être un marchand. Il accompagnait de temps en temps Josuah en fredonnant des paroles dans une langue que le barde ne comprenait pas. Malgré sa stature, le comportement de l’homme ne ressemblait en rien à ce que Josuah avait toujours imaginé des féroces guerriers vikings, ces mercenaires sans pitié dont la sauvagerie n’avait d’égale que leur cruauté.


Néanmoins, l’homme était un gai compagnon de voyage et se laissait porter aisément par la musique. Il applaudissait souvent et complimentait régulièrement Josuah. Le crépuscule était sur eux depuis un moment quand l'homme se retourna vers lui.


- Encore un peu plus loin, on arrive la nuit.


L’homme s’exprimait simplement, par phrase courte. En temps normal, cela aurait pu être le signe d’un esprit simple, se dit Josuah mais il se demanda s’il ne lui arriverait pas la même chose s’il devait apprendre une autre langue. Cela devait être difficile et l’homme avait probablement un besoin impérieux de se faire comprendre auprès d’autres marchands. Ils continuèrent leur route encore un moment, alors que la nuit était déjà tombée, jusqu’à ce qu'apparaissent des lumières à travers le rideau végétal de la forêt.


- Voilà le village. dit l’homme en levant le doigt droit devant lui





Sur le dernier virage, Josuah put apercevoir quelques huttes malgré l'obscurité. D’autres semblaient se dessiner un peu plus loin mais l’homme l’invita à entrer dans l’une des premières. A l’intérieur, la pièce était sombre mais son compagnon de voyage connaissait l’endroit et produisit un feu rapidement. La hutte était faite uniquement de bois et le toit semblait plonger directement dans la terre. L’âtre était au centre et le reste s'organisait autour. L’homme invita Josuah à s'asseoir sur un tabouret de bois et déposa son fardeau dans un coin.


- Voici mon humble maison. Je suis Joseph Ovarson. Ma famille est dans une autre maison. Tu les verras demain. Mangeons, buvons et dormons, mon ami.


Sur ces mots, le géant ouvrit une armoire et sortit du pain, du fromage et un peu de viande séchée qu’il partagea avec le barde. Ils mangèrent sans bruit mais avec appétit. Josuah dévora sa nourriture comme s’il n’avait pas mangé depuis des jours. Une fois terminé, Joseph se leva et donna à Josuah une couverture et une paillasse en paille séchée.


- Dors ! dit Joseph en pointant du doigt un coin dégagé de la pièce.


Le sourire du viking contrastait, une fois de plus, avec la rudesse de ses mots. Mais Josuah était trop fatigué pour s’en amuser et s’installa, après avoir remercié l’homme d’un signe de tête, à l’endroit indiqué. Joseph, quant à lui, se coucha dans son lit de paille et prononça des mots que Josuah interpréta comme la version viking de ‘bonne nuit’.



Runhilde


Le lendemain matin, notre barde se réveilla grâce aux rayons du soleil qui vinrent lui caresser le visage depuis les interstices du mur en bois. Il se redressa alors et resta un long moment assis au bord du lit, à regarder le sol. Il essaya, dans un soupir inaudible, de produire le moindre son. Mais rien ne lui vint non plus ce matin-là et, quelque part, il commençait à s’y habituer. Comme pour chasser ses mauvaises pensées, il se leva d’un bond. La pièce était sans vie, Joseph devait probablement déjà être dehors. Josuah attrapa alors un quignon de pain qu’il avala rapidement et sortit.


Le barde découvrit alors le village d’un air ébahi : de nombreux bâtiments étaient en construction et les villageois s’affairaient ici et là avec grand empressement. Tous étaient si occupés que personne ne le remarqua. Josuah décida de se mettre à la recherche de son hôte.


La vue du village surprit fort le jeune barde. Il avait cette étrange impression que les maisons étaient affûtées, presque acérées à cause de leur toit qui, comme chez son hôte, touchaient terre des deux côtés. On aurait dit des triangles de bois et de chaume. Certaines maisons étaient même à moitié enterrées où seule la porte d’entrée avait été dégagée. Fasciné, Josuah en oublia complètement son but et continua d’avancer. Il déambula ainsi pendant plusieurs minutes jusqu’à ce qu’une imposante bâtisse apparût. Elle trônait au milieu du village et était sans conteste la plus grande construction. Josuah n’avait jamais rien vu de tel. Le bâtiment n’était pas très large, à peine plus que les autres maisons, mais était deux fois plus haute et surtout très long. Contrairement au reste du village, son toit ne touchait pas terre et se terminait bien au-dessus du sol. De plus, il était soutenu par une multitude de large poteaux de bois qui se dressaient tout autour du bâtiment. Malgré son élévation, le toit avait conservé le même style pointu, il s’élançait vers le ciel et donnait l’impression que cette maison n’était en réalité qu’un navire que l’on aurait renversé afin de profiter de la coque comme abris. En admirant l’édifice, Josuah remarqua que beaucoup de villageois y entraient et sortaient. L’endroit devait jouer un rôle crucial dans la vie du village.


Outre l’architecture, Josuah se surprit à admirer les villageois eux-mêmes. Ils dégageaient tous cette étrange vitalité qu’il avait aperçu chez Joseph la veille. Ils étaient tous grands et arboraient pour la plupart d’abondantes chevelures. Les hommes portaient des vêtements de couleurs très variées, des tuniques de lin retombant sur des pantalons du même tissu, tandis que les femmes portaient des robes tout aussi bariolées enserrées dans un tablier en cuir. La distinction entre les deux s'arrêtait là puisque hommes et femmes semblaient se partager les tâches les plus pénibles sans le moindre problème. Les femmes semblaient aussi fortes et charpentées que leur conjoint, ce qui laissa notre jeune barde pantois.


- C’est la première fois que vous voyez des vikings ?


Josuah bondit de surprise et manqua de trébucher en reculant. Ce qui ne manqua pas de faire rire son interlocutrice, une femme fluette, enrubannée de bandage autour des mains et du visage qu’elle dissimulait sous une capuche de laine.





- Il paraît que nous faisons souvent cet effet-là. Après tout, on raconte beaucoup de choses sur notre peuple.


Elle parlait presque sans accent et avait un vocabulaire précis, contrairement au marchand qui l’avait récupéré dans la forêt. Elle se tenait légèrement voûtée, comme accablée. Josuah nota une fois de plus ses bandelettes qui semblaient lui courir sur tout le corps. La femme remarqua son regard.


- Evidemment, ça ne vaut pas pour moi. J’ai beau être grande comme mes frères mais mon métier et ma maladie ne m’ont laissé qu’une santé fragile. Je m’appelle Runhilde et vous devez être ce barde muet que Rafnir.. je veux dire Joseph !.. a trouvé dans les bois.


En disant cela, elle fit une légère courbette qui lui arracha une grimace. Elle se redressa maladroitement en se massant le genou droit. C’est à ce moment-là que Josuah perçut les multiples lésions qu’elle avait au visage. La lèpre ! Il recula brutalement.


- Tout doux. Tout doux. N’aie pas peur, la lèpre n’est point une maladie contagieuse. Malgré ce que les bonimenteurs peuvent en dire. En tout cas pas à mon stade.


Josuah voulut lui répondre mais se contenta de soupirer. Du moins de ce que pourrait être un soupire s’il pouvait produire le moindre son.


- Ah oui, vous êtes muet. Cela est bien étrange pour un barde. Enfin, ce n’est pas pour vous offenser. Je suis moi-même une barde, une skald comme on dit chez nous, je vous ferais bien une démonstration mais mes mains sont, comme vous pouvez le constater, meurtries au point que je ne puisse plus jouer.


Josuah la regarda et la pointa du doigt. Elle sourit et fit, à nouveau, une courbette. Qui lui arracha, à nouveau, une grimace.


- Autrefois, je jouais même à la cour du roi Harald à la belle Chevelure ! Mais je suis tombée gravement malade, j’ai contracté cette lèpre. Un ‘cadeau’ d’un intrépide explorateur dont j’ai eu la folie de m’éprendre, il y a de cela, ce qui me semble une éternité maintenant. Ma condition s’est aggravée, j’ai été chassée de la cour et j’ai tout perdu. Heureusement ces braves colons m’ont accueillie dans leur communauté et nous nous sommes installés ici il y a peu.


Elle acheva son bref récit dans un profond soupir qui toucha Josuah. Elle avait perdu ses mains et, lui, sa voix. Elle devait être ce Skald, ce barde viking donc, dont Joseph lui avait parlé la veille. L’écho de la tristesse de Runhilde résonna en lui. Il ne comprenait que trop bien la perte de son art. Elle lut la pitié dans ses yeux et détourna le regard. Josuah songea qu’il devait lui faire comprendre que les bardes, ici aussi, devaient avoir une voix pour exister. Que la sienne lui avait été ravie par un monstre. Mais comment lui expliquer ? Il se mit alors à jouer l’air le plus connu de son répertoire, un air chargé d’enseignement et d’histoire. Comme ceux des Skalds. Runhilde sembla reconnaître l’air et se retourna. Elle leva la main et essaya de chanter quelques paroles.


- Je reconnais cet air ! Vous le jouez divinement bien. Pardonnez mes lacunes si je ne peux vous accompagner.


Mais Josuah continua de jouer. Il fixait intensément son regard sur Runhilde. Lorsqu’il fut sûr d’avoir capté le sien, il se mit à mimer des paroles. Intriguée, Runhilde fronça les sourcils et posa ses mains sur ses hanches. Josuah continua encore un peu puis s’arrêta brutalement. Il posa son luth au sol et agita frénétiquement sa main devant sa bouche. Mimant, une fois de plus, l’absence totale de son qui en sortait.


- Je sens bien que vous essayez de me dire quelque chose, mais à part comprendre que vous vous imaginez grand chanteur, je ne vois pas.


Le barde s’affaissa lourdement en arrière, dépité, les jambes en tailleur. Il regarda longuement dans le vide puis se releva d’un bond. Il pointa alors du doigt les mains de Runhilde qui les dissimula vivement par pudeur soudaine. Mais Josuah continua. Il lui fit signe de les lui donner. Devant l’insistance du jeune homme, la Skald lui donna une main, interloquée. Puis, Josuah se mit à gesticuler. Pointant successivement du doigt les mains de la skald et sa gorge. Il répéta l’opération plusieurs fois. Toutefois, les sourcils de Runhilde ne cessaient de s’élever et son visage se déformait petit à petit en un portrait d’incrédulité qui aurait suscité l’hilarité générale si Josuah n’était pas aussi sérieux dans sa tâche. Soudain, le visage de la skald s'illumina.


- Vous avez perdu votre voix comme j’ai perdu mes mains !


Josuah bondit de joie en acquiesçant furieusement de la tête.


- Comment peut-on perdre sa voix. Je veux dire totalement ? dit Runhilde, le regardant de travers.


Josuah récupéra son luth et décida de mimer la scène. Il commença par un air joyeux, se singeant en train de chanter et de gambader. Ensuite, il joua un air oppressant et rythmé en s’imitant en train de courir, poursuivi. Puis, il se jeta au sol et mima l’invasion de l’Esprit dans sa gorge en agitant les bras, comme s’il avalait des cordes. Runhilde ne put s'empêcher de rire. Cela faisait bien cinq minutes que Josuah s’agitait dans tous les sens et il était couvert de terre. Penaud, Josuah se releva mais termina par un air mélancolique, les yeux toujours fixés sur Runhilde.


- Bon si j’ai bien tout compris. Quelque chose vous a poursuivi puis est entré dans votre bouche et vous ne pouvez plus chanter ?


Josuah secoua la tête dans une grimace. Il reprit son imitation du monstre, en symbolisant, cette fois-ci, avec sa main refermée sur sa gorge, le départ de quelque chose.


- Et qui vous a volé votre voix ?


Il fit oui de la tête.


- Rien que ça.


Le ton ironique de Runhilde le surprit. Elle n’avait pas l’air convaincue de son histoire. A court d’idée, Josuah s’affala sur le sol, la mine accablée.


- Pardon, pardon. Je ne dis pas que vous êtes un menteur mais avouez que c’est plutôt gros comme histoire.


Josuah la regarda et leva les bras au ciel puis s’allongea en arrière.


- De toute façon, je ne sais pas bien ce que je peux faire pour vous aider mais je peux toujours en parler au conseil du village. Ce sont d’honnêtes gens et ils consentiraient peut-être à vous aider. Ou tout du moins à vous aider à vous faire une raison. Mais il va me falloir plus de détails. Vous savez écrire ?


Josuah, toujours à terre, fit non de la tête.


- Alors il va falloir apprendre. Sinon on ne va pas s’en sortir. Comme vous avez pu le constater, mes mains m’ont abandonnée et je ne peux plus compter sur elles. Vous, en revanche, vous allez utiliser les vôtres pour m’aider. J’ai besoin d’aide pour le ménage et la cuisine. Vous m'accompagnerez aussi lors des Sagas dont je vous apprendrai les airs. En retour, je vous apprendrai à écrire votre langue et je vous aiderai à trouver une solution lorsque l’on y verra plus clair.


Elle avait particulièrement insisté sur le “votre”, ce qui n'échappa pas à Josuah qui se contenta de sourire bêtement.


- En tout cas, ça va être pratique, une boniche qui ne râle pas ! dit-elle joyeusement.


Sur ces mots, elle se retourna et partit, laissant Josuah qui affichait une expression impénétrable.



Le conseil


Les semaines qui suivirent, le jeune barde se plia aux caprices de Runhilde. Elle avait des manières princières et le faisait courir dans tous les sens. A tel point que Josuah était persuadé qu’elle s’en amusait. Malgré sa condition, la skald assumait un nombre incroyable de devoirs à travers le village. Elle s’occupait de l'éducation des enfants, elle jouait les Sagas de son peuple lors des veillées du village. Elle assumait aussi en grande partie les communications avec les autres villages et le pouvoir de la région. Elle avait son mot à dire dans tout et on l’écoutait. Tous les membres du village l'appréciaient et la tenaient en grande estime. Il semblait à Josuah qu’elle tenait un rôle à tous les étages de la vie du village et que les villageois ne pourraient pas se passer d’elle.


Elle se révéla, également, être une formidable professeure. Elle enseigna à Josuah les rudiments de l’écriture en l’espace de deux mois seulement et, au bout de trois mois d’efforts, il réussit à coucher sur le papier toute sa mésaventure. Ce jour là, fier comme un paon, notre jeune barde lui remit son récit. Il frétillait d’impatience comme un enfant, à tel point que la skald ne put s’empêcher de lui lancer des regards moqueurs par-dessus la feuille de parchemin.


- La nécessité est une bonne tutrice, dit-elle le soir. Ton histoire est à peine croyable. Je vais la présenter au conseil demain, on verra ce que cela donne. Avec un peu de chance, peut-être qu’un des anciens en saura plus.


Trois jours plus tard, Josuah et elle furent convoqués par le conseil. Il se tenait dans le plus grand bâtiment, celui au centre du village, et ne se réunissait que tous les mois ou lorsqu’un évènement inhabituel se produisait. Pratiquement l’intégralité du village y assistait, à tel point que tous ne pouvaient tenir à l’intérieur. Beaucoup restaient à l’extérieur, à l’écoute.





Runhilde et Josuah se tenaient au centre, encerclés par les habitants, derrière eux, et l’ensemble du conseil, devant eux. Runhilde s’exprima dans leur langue que Josuah ne comprenait toujours pas mais dont il avait appris à reconnaître les sonorités. Une fois que la skald eut terminé, s'ensuivit un long débat animé entre elle et les membres du conseil jusqu’à ce que Runhild se retourne enfin vers lui.


- Le conseil accepte de t'aider mais ils ne comprennent pas vraiment ce que tu attends d’eux. Comment comptes-tu t’y prendre pour récupérer ta voix ?


Josuah la regarda un instant, interdit. Il n’y avait pas songé ! Il voulait sa voix mais n’avait absolument pas réfléchi à la manière dont il pourrait bien la récupérer. Devant son absence de réponse Runhilde reprit.


- Tu ne le sais pas ?


Josuah fit non de la tête et baissa les yeux. Runhilde soupira et se retourna. Elle s’exprima, à nouveau, dans leur langue. Le conseil commençait visiblement à s'impatienter. Josuah griffonna alors frénétiquement quelques mots sur un morceau de papier qu’il s’empressa de donner à Runhilde qui le lut rapidement.


- C’est vrai que nul n’a entendu parler de pareil monstre, chez toi comme chez nous.


Elle se retourna à nouveau vers le conseil, parla de nouveau et fit, à nouveau, volte face dans un mouvement qui trahissait son agacement.


- Combattre un monstre n’est pas chose aisée et il te faudra des hommes courageux. Ils demandent à quoi ressemble ce monstre.


Après un instant, Josuah lui brandit un nouveau morceau de papier que Runhilde traduisit à haute voix à l’assemblée. Cette fois-ci le silence s’installa. Josuah put lire l’inquiétude dans le regard de tous.


- Notre peuple est très respectueux des autres croyances. Le lieu que tu décris semble être un temple ou un sanctuaire dédié à d’autres divinités. Même si nous sommes devenus chrétiens, nous n’avons pas oublié qu’il existe d’autres dieux. Le conseil pense, et moi aussi d’ailleurs, que toi et les tiens avez dérangé un dieu ou un esprit oublié. Et qu’à présent, il déchaîne sa colère. Le vol de ta voix est, en fait, une punition.


Josuah se rembrunit. Ces paroles avaient du sens. Toutefois, il voulait sa voix ! Après tout, ce n’était pas lui qui souhaitait construire une église à cet endroit précis. Lui n’était venu que pour gagner sa vie grâce à son art. Rien d’autre. Son art. C’était justement la dernière chose qu’il lui restait et qu’il pouvait offrir en échange. Il écrivit une fois de plus, cette fois-ci sur un plus grand morceau de papier. Il était prêt à offrir sa musique à qui la lui rendrait. Il était prêt à jouer les louanges de ce village afin de les aider à s’intégrer auprès des autres villages. Ils pourraient ainsi mieux se développer et établir du commerce plus facilement avec les autres. Il brandit le papier vers Runhilde qui le traduisit dans la foulée.


Le silence perdura encore quelques instants puis la discussion reprit de plus belle.


- Les avis sont partagés mais au moins l’idée n’est pas écartée. Ta proposition leur plaît beaucoup, dit Runhilde. Nous avons, en effet, quelques difficultés à nous faire accepter et ton offre fait mouche.


Josuah lui répondit avec un regard plein d’espoir.


- D’ailleurs, je trouve que c’est une belle idée. C’est très noble de ta part, dit Runhilde.


La discussion entre les membres du conseil continua encore longtemps. Josuah, perdu dans le flot incompréhensible de leur langue, avait commencé à somnoler et quelques habitants étaient même partis en cours de séance. Quand, soudain, un homme massif fit irruption dans le cercle. Josuah bondit et reconnut le bûcheron Svarold auprès duquel il avait souvent récupéré du bois pour les feux extravagants de la skald qui aimait particulièrement les ambiances ‘flamboyantes’ pour ses sagas. Josuah leva les yeux au ciel à la mémoire des innombrables allers et retous entre la hutte du bûcheron et les improbables décors de Runhilde. Elle l’envoyait souvent préparer un site au beau milieu de la forêt ! Parfois à presque un lieu de la cabane de Svarold ! Quoiqu’il en soit, l’arrivée du bûcheron au centre de la pièce jeta un froid.






Comme bien d’autres gens du village, Josuah se sentait mal à l’aise auprès de cet homme. Il était assez âgé mais il dégageait une puissance intimidante, comme Joseph mais en plus menaçante. Et, contrairement au jovial marchand, Svarold parlait peu et grognait beaucoup. Il était couvert de cicatrices et ne souriait jamais. En bref, il faisait peur et n’était pas très populaire.


Il s’avança pesamment en direction de Josuah. Tous s’écartèrent rapidement de lui. Une fois arrivé au niveau du barde et de la skald, il se tourna vers le conseil. Il sortit alors sa hache, attachée à son flanc gauche, et la brandit au-dessus de lui dans un geste menaçant. Un des anciens soupira tandis que Runhilde s’approcha de Josuah et lui souffla à l’oreille :


- Il semble que nous ayons un volontaire. Mais ce n’est pas vraiment l’aide que j'espérais.


Josuah la regarda d’un air interrogateur.


- Ça ne va pas être évident pour toi mais pour venir ici, nous avons dû abandonner certaines traditions. En particulier nos traditions guerrières. Pour la plupart d’entre nous, ça n’a pas changé grand-chose, car, contrairement à ce que les tiens pensent, la majorité des vikings sont des gens pacifiques, des fermiers, des marchands, des explorateurs… Ce que nous étions tous avant de venir. Sauf Svarold. Il a été soldat toute sa vie et est devenu, en vieillissant, un vétéran. Et pas n’importe quel vétéran, un guerrier-ours, un berserker.


Josuah cligna plusieurs fois de suite des yeux.


- Ce sont des guerriers d’élites qui forment généralement la garde rapprochée des seigneurs et des rois de scandinavie. Mais pas seulement. Une grande partie de leur prestige vient également du fait qu’on les croit les guerriers d’Odin, le plus important des dieux Nordiques. Il faut savoir qu’il n’y a pas vraiment de prêtre ou de lieu de culte dans la religion viking et que plusieurs de leurs dieux, si ce n’est la quasi totalité, sont des dieux guerriers. Ce qui fait que les berserkers, sans avoir une fonction religieuse officielle, n’ont pas moins une forte influence mystique dans les sociétés nordiques. Ils ont toutes sortes de rituels et de rites. Tu comprendras facilement que sa présence risque de mettre en péril le fragile équilibre que nous avons avec les autres villages chrétiens. Personne ne sait pourquoi il est venu s’installer ici, avec nous. Normalement, il aurait dû continuer sa quête auprès du roi Hararld qu’il servait aussi, tout comme moi. Mais lorsque nous avons effectué la traversée, il est monté avec nous sur le bateau. Avoir un guerrier de sa trempe nous a fort rassurés, à l’époque, mais le savoir nous accompagner sur les routes, ne me mets pas du tout à l’aise. Imagine si nous tombons sur un prêtre...


Runhilde resta pensive pendant que Josuah attendait. Il ne comprenait pas bien le problème. Un guerrier d’élite était, au contraire, une bonne nouvelle à ses yeux. En plus, ils étaient connus pour n’avoir jamais peur. Plein d’espoir, Josuah tira sur le coude de Runhilde, qui fit la moue mais se détendit.


- Oui, j’imagine que c’est aussi bien. Je m’inquiète un peu de ses motivations. Nos actions auront un impact avec les gens d’ici. Et Svarold n’est pas franchement un diplomate, comme tu as pu le constater.


Runhilde soupira profondément.


- Mais je suppose que nous verrons bien. Il a l’air de bien t’aimer en tout cas.

Josuah eut un mouvement de surprise.


- C’est sans doute parce que tu ne dis jamais rien d'inutile, j’imagine, dit-elle en riant. Avec vous deux, quelles formidables conversations je vais avoir !


Josuah leva les yeux au ciel pendant qu’elle continuait de ricaner.


Au bout d’un moment, un des anciens se leva, probablement le doyen et parla d’une voix grave et profonde. L’assemblée se calma puis tous ceux présents sortirent de l’édifice. Plusieurs villageois firent un signe de tête en direction de Josuah en signe d’encouragement.


- Vient, dit Runhilde, il va nous falloir nous préparer au voyage et à confronter c