le mystère des roches noires-chapitre 2


Il n'y avait donc pas de seigneur de la côte fleurie à proprement parler, mais certaines personnes fortunées avaient su profiter de la situation.


Sans système politique ou judiciaire pour trancher, la loi du plus fort à petite échelle était souvent celle qui primait.


Lancelin Canisy avait fait fortune en se mettant à vendre aux voyageurs des morceaux de pierre des roches noires, qui avaient, il faut bien le dire, des vertus particulières.

Son petit commerce fut un grand succès et devint très vite une grosse entreprise.

​Armes en roche noire, crucifix en roche noire, meubles en roche noire ...

Tout ce que vous pouviez lui demander, Lancelin était prêt à le fournir.

N'osant pas aller récupérer de véritables morceaux du labyrinthe, de peur de fâcher le monstre, il avait fait construire des mines dans l'enceinte d'un domaine fortifié sur un mont en face de la petite ville sans nom.


Et peu importait si, de ce lieu, il devait faire creuser plus profond que la hauteur du mont lui même pour trouver la fameuse roche noire.

Les objets en roche noire se vendaient plus cher que l'or et la petite armée qu'il entretenait lui assurait la protection de ses intérêts à court terme et lui faisait nourrir des rêves de noblesse à long terme.

Il ne faisait pas partie des andouilles qui allaient briguer le titre de Baron en affrontant la créature des roches noires, mais il avait bien l'intention de déclarer la guerre à celui qui réussirait.

Ce matin là, Lancelin était de mauvaise humeur.

Une de ses réserves avait été attaquée et pillée de plus d'un quintal de roche noire. Deux de ses gardes avaient été tués dans l'opération mais les voleurs avaient laissé un indice de taille derrière eux.

Un fragment de bouclier viking, certainement brisé par un de ses gardes en tentant de se défendre.

Pour Astrid, devoir rester sur le pont du Jǫrmun alors que tout un nouveau monde s'offrait devant elle était une torture.

C'est donc avec un intérêt non dissimulé qu'elle observa une troupe d'une cinquantaine d'hommes armés entourer le Jǫrmun. L'expression de colère mal contenue sur le visage de l'homme qui était à leur tête ne l'angoissa pas outre mesure tant la jeune fille était fière de pouvoir mettre à profit les cours de langue que lui avaient promulgués Folker et Rolf.


L'homme voulait parler au capitaine du navire, et Astrid se fit une joie de l'appeler pour lui.

Cela aurait pu être à cause de la dent fraichement perdue de Folker à la traduction, ou parce qu'il n'était pas habitué à discuter avec des femmes de pouvoir, toujours-est-il qu'il fallut un certain temps à Lancelin pour comprendre que Klotilde était maîtresse à bord.




Mais avouons le, Lancelin faisait partie de ces personnes qui pensent qu'utiliser les formulations de phrases trop complexes les rend plus cultivés que les autres. Entre ses conjugaisons imaginaires et ses hyperboles en cascades la discussion était dure à suivre.



- J'ai deviné que vous êtes en accusation de la cambriolation de mes réserves de pierres et ce dès la nuit dernière ! Ce bouclier de Viking vous accuse en mon nom d'en être les coupables.


Klotilde répondit comme elle pu malgré l'embarras de Folker à décrypter les paroles de l'homme d'affaires.

-Je suis vraiment désolée, mon brave monsieur. Ce n'est pas possible, nous sommes arrivés ici ce matin même. Et ce bouclier ne porte ni nos armoiries, ni nos couleurs.

En effet, même la personne la plus ignorante en héraldique aurait remarqué que ces boucliers n'avaient en commun que la forme ronde particulièrement prisée chez les Nordiques.






Et si le symbole de la pièce à conviction semblait lui aussi représenter une créature, il ne s'agissait pas de Jǫrmungandr.


Et comme le hasard a parfois un humour étonnant, c'est à ce moment même que le grand Kenard qu'Astrid avait remarqué lors de leur arrivée quitta le port sous leurs yeux hébétés.






Le pont du navire était chargé de caisses qui correspondaient parfaitement aux stocks volés chez Lancelin.


- Le Graendel, s'exclama Astrid !


- Beowulf, pesta Klotilde, je pense que vos coupables sont en train de s'enfuir, dit elle en montrant du doigt le navire qui prenait le large, flanqué de boucliers au dessin parfaitement identiques au fragment brandit par Lancelin.


Folker n'eu aucun besoin de traduire cette phrase tant les faits étaient évidents.

Furieux de voir sa marchandise disparaître sous ses yeux, mais surtout vexé de s'être trompé de cible, Lancelin ne comptait pas en rester là. Et il était trop tard pour prendre le Graendl en chasse.

Dans une ville sans lois, la réputation a parfois plus de valeur que l'argent en lui même et il était hors de question que l'homme d'affaire reparte bredouille sous les yeux du port entier.

Son regard tomba alors sur une excuse parfaite ...




Klotilde était encore jeune quand son bateau fut détruit par un coup de queue du serpent géant Jormungand.

Entrainée au fond des mers par un tourbillon, elle avait cessé de se battre pour surnager et s'abandonnait à l'idée de devoir reprendre sa respiration quand elle vit un grand objet sombre monter vers elle des profondeurs.

La créature avait perdu une écaille en percutant le navire et sa bombure particulière avait fait suffisamment d'air prisonnier pour servir d'ascenceur direct pour la surface.

C'est sur cette écaille que l'équipage d'un certain Turold Porvard la trouva quelques jours plus tard, dérivant dans le froid.

C'est dans ce gigantesque artefact qu'elle avait fait sculpter la figure de proue de son navire, à l'effigie du grand serpent.


C'est cette figure de proue qui, cinq ans plus tard, attira l'oeil de Lancelin.


Souvenez-vous, cette même sculpture amovible que l'équipage avait pris soin de retirer avant d'accoster, en signe de respect pour les divinités de la région.

Une précaution qu'il aurait mieux valu doubler en la cachant sous quelque couverture.


Si une sculpture du grand serpent était chose commune pour un scandinave, il représentait pour les chrétiens une des formes de Lucifer, incarnation du mal. Et posséder une idole à son image pouvait être très facilement interprété comme de l'idolâtrie satanique.




C'est en tout cas bien évidemment la lecture qu'en fit Lancelin, qui se mit aussitôt à accuser Klotilde d'être une sorcière venue pour étendre l'ombre du mal sur la ville.

Folker tenta tant bien que mal d'expliquer le décalage culturel à Lancelin mais celui-ci n'écoutait déjà plus, tout d'un coup obsédé par les tatouages en formes de spirales qui parcouraient la partie rasée du crâne de Klotilde et descendaient le long de son cou.

Pris d'un accès de rage, il se jeta sur elle sans crier gare et lui déchira sa chemise en un

seul geste pour découvrir le reste du dessin : Une autre représentation de Jormungandr entourant l'arbre de vie qui descendait tout le long de son dos

Avant même d'essayer de se couvrir, Klotilde leva la main vers la petite dizaine de membres de son équipage. Les hommes d'armes de Lancelin étaient bien plus nombreux et la moindre escarmouche se serait soldée par la mort de tous les scandinaves.


Le tatouage était la preuve suffisante pour étancher la soif de revanche de Lancelin. Klotilde était de toute évidence une sorcière adoratrice du grand serpent Lucifer.



Sous la menace de mettre le feu au Jormund avec son équipage dedans, elle devait le suivre vers la propriété du mont avec la promesse d'être jugée et brûlée vive pour sorcellerie dès le lendemain, après la messe de midi.

En attendant un procès pour savoir si le reste des vikings pouvait se convertir ou devrait subir le même sort, ces derniers resteraient sous bonne garde au port.

C'est un léger clin d'oeil de Klotilde qui fit comprendre à Astrid ce que sa capitaine attendait d'elle.


Les hommes de Lancelin se méfiaient beaucoup moins de l'enfant que du grand Alwin, chef des rameurs et de ses deux mètres de muscles saillants que je ne vous avais pas encore présentés. Ils se méfiaient d'ailleurs tout autant du regard prédateur de "Gundrun la Vipère", que je ne vous ai pas encore non plus présentée mais qui, je vous l'assure, portait très bien son nom.

Mais malgré sa petite taille, Astrid était une viking depuis ce matin.

Et grâce à sa petite taille, Astrid allait se montrer digne de son titre.

Dans un élan de souplesse dont les adultes sont bien souvent incapables, elle se glissa soudainement en arrière, entre les jambes de l'homme qui gardait mollement une main sur son épaule.

Le pauvre Arnaut, puisque tel était son nom eut bien le réflexe d'agripper Astrid plus fermement, mais entrainé par son mouvement il plongea en avant, lâcha prise, titubant sans équilibre jusqu'à se jeter lui même la tête la première dans l'eau du port.

L'illusion que la fillette de 13 ans avait en fait une force phénoménale médusa tout le monde l'espace de quelques secondes, elle y compris.

Profitant de la suspension d'incrédulité de ses spectateurs, Astrid fonça en hurlant vers les hommes d'armes bloquant la sortie du bateau, qui s'écartèrent de son chemin, comme ils l'auraient fait devant un cheval en furie.

Quand tout le monde repris ses esprits, elle était déjà trop loin pour qu'on la retrouve, courant à travers les ruelles avec une seule idée en tête : retrouver Turold.

Les évènements avaient escaladé trop rapidement.

Turold, Solveig, Folker et Astrid étaient les seuls membres d'équipage encore libres et Klotilde allait être brulée vive dans moins de douze heures.


Réfugiés dans une chambre de l'auberge centrale, Turold, Solveig, Folker réfléchissaient à comment sauver leur amie tandis qu'Astrid fixait les murs de la chambre sans rien dire.

Ils étaient en sous-nombre, ne connaissaient personne dans la région et n'avaient que leurs dagues de secours pour tout arsenal.

- J'ose à peine proposer cette solution, mais il me semble que c'est la seule possibilité, osa Folker après qu'ils aient épuisés les plans d'évasion les plus farfelus. Si nous trouvions le moyen de vaincre la créature du labyrinthe, gagner la baronnie de la côte fleurie nous permettrait de faire gracier Klotilde en urgence.


Solveig se proposa sans hésiter. Elle était la meilleure combattante d'entre eux, et ses talents de chasseuse lui donneraient un certain avantage.

Mais Turold refusa.


- Je doute que la force soit un réel atout contre un être de pierre. Et si quelqu'un doit donner sa vie pour Klotilde, c'est bien moi.

Si je meurs, ce qui est fort probable, je veux que vous honoriez le sacrifice de Klotilde et organisiez la libération de l'équipage du Jǫrmun.


Le lendemain matin, Turold et ses amis se rendirent donc sur la plage des Roches noires. Dès que la marée se mettait à baisser, une foule de chevaliers se pressait en ligne devant l’entrée du labyrinthe, chacun attendant son tour dans un processus très organisé.





Tout d'abord, un représentant du roi des francs était présent.

Il notait les noms des participants, dans le cas improbable où l'un d'eux sortirait vainqueur. Il était aussi accompagné d'un prêtre, l'abbé Chaudmoite qui bénissait chacun des guerriers. Une opération payante, bien entendu, parce que rien ne se perd, voyez vous.

Malgré l'heure matinale, un petite foule de badauds était déjà présente pour observer le manège. Si le monstre de pierre avait tendance à écrabouiller ses victimes à l'intérieur du labyrinthe, il arrivait que dans sa fureur, il sorte les confronter directement à l'entrée ou qu'une de ses malheureuses victimes soit propulsée au dessus des murs et finisse par s'écraser au loin ou dans l'eau.

A flanc de falaise, à peine éloignée de l'entrée du dédale, une petite cahute abritait une vieille que tout le monde appelait Gigi.

Elle vendait différents alcools à base de pomme et surtout des crêpes à la recette étonnante.

Avec l'humour particulier qui faisait sa réputation, Gigi incorporait à sa pâte une bonne dose de confiture de mûres qui rougissait ses crêpes, leur donnant l'apparence d'humains écrasé. "Sauf qu'on dirait qu'ils sont tout nus" ajoutait-elle en pleurant de rire à chaque fois.

Nos compagnons utilisèrent les dernières pièces qu'ils avaient sur eux pour offrir une crêpe à Astrid et inscrire Turold au concours.

Mais il n'était pas le premier sur la liste.


...


Le premier d'entre eux venait tout droit de Mercie.

Brictius, fils de Jön avait fait sa renommée de chef militaire en menant une charge victorieuse contre les armées de morts-vivants qui attaquaient alors le mur d'Hadrien.

Il gardait toujours sur lui le crucifix qui l'avait protégé contre leurs morsures à l'époque.

Mais Brictius apprit à ses dépens que malgré sa taille, la créature des roches noires était bien plus véloce qu'un simple non-mort.

A peine avait-il parcouru quelques couloirs qu'elle fondit sur lui comme une mouette sur un coquillage.



"la fin de brictius", par Geoffrey Repain

Quelques secondes plus tard, ce qui restait du chevalier n'aurait pas dépareillé dans une poêle de Gigi.


...


Maria Cáceres était une religieuse espagnole au caractère bien trempé.

Quand elle avait entendu parler du dragon des roches noires, elle avait immédiatement quitté le front de la guerre contre les maures en Galice pour mettre un terme elle même à cette hérésie


Elle n'était pas intéressée par l'idée de devenir une quelconque baronne et son seul but était de débarrasser le monde de cette créature envoyée par Satan.

Elle inscrivit donc le nom du roi des francs sur le registre, le laissant libre de choisir un de ses vassaux pour prendre le pouvoir.


La question n'eut toutefois pas à se poser puisque Maria connut le même sort que son prédécesseur.

De la même manière. Dans le même couloir, pas très loin de l'entrée.

Si proche, d'ailleurs, que les badauds purent entendre les derniers mots de la religieuse héroïque :


"Mundo de mierda."



"Mundo de mierda", par Linet' et ses pinceaux

...


Il n'atteignit jamais le couloir en question, le pauvre Francis.

Venu d'une ville voisine, on le surnommait"Le lupus d'Honfleu'" en raison du regard prédateur et du filet de bave qui apparaissaient sur son visage dès qu'il croisait la moindre fille à son goût. C'est à dire chacune d'entre elles sauf sa mère.

Sa chère maman qui lui avait tricoté une petite "sur-armure" à l'effigie du seigneur Jésus-Christ pour le protéger quand il lui prit l'idée de participer au concours.

- Si chus baron, les filles a voudront ben d'moué, s'était il exclamé cinq ans plus tôt tout en se mettant à économiser tout ce temps pour pouvoir s'acheter une armure au rabais à un breton.

Depuis le passage au stand de crêpes, il reluquait les formes de Solveig et tentait de lui exprimer son attirance en indiquant son propre entrejambe de doigt.

Solveig pensait naïvement qu'il lui montrait sa sur-armure de laine et fini par lui sourire poliment, levant même un pouce en l'air pour le féliciter à distance pour son apparat vestimentaire.


"Francis", par Gael Rolland

C'était la première fois qu'une femme lui montrait autant d'intérêt et l'émotion grandit tellement chez Francis qu'il eut du mal à marcher dans son armure quand vint son tour.


Il voulut tourner la tête pour faire un clin d'oeil à Solveig au moment de s'élancer mais avait oublié qu'il portait un casque, se rappa le nez sur la visière, se prit les pieds dans les deux lances qu'il portait n'importe comment et se fit traverser le crâne par les deux pointes en même temps.

Solveig ne remarqua pas la scène, trop occupée à discuter de stratégie avec Turold et Folker.




...




Ce prince venait de Perse.

De confession musulmane, il avait refusé poliment la bénédiction de l'abbé Chaudmoite mais avait payé son inscription au même prix que les autres.

Mais de toute façon, le prêtre bénit quand même le prince en cachette, marmonnant entre ses lèvres, alors que celui-ci commençait à grimper sur les murs du labyrinthe.

Escaladeur émérite, il avait déjoué les pièges de nombreux temples magiques, maudits ou mythiques grâce à son agilité incroyable.

Il voulait ainsi, comme à son habitude, éviter de se perdre en parcourant le dédale par le dessus, et échapper à la bête qui ne grimperait jamais aussi haut.

C'était sans compter que les roches noires n'étaient pas n'importe quel type de pierre.

La glissade fut sèche. Et définitive.




...



"Marcus", par Geoffrey repain

Un autre avantage de la créature était que, malgré sa taille gigantesque, être constitué de roche est un puissant camouflage dans un habitat de pierre.

Marcus, celui-là même à qui Turold devait encore quelques bleus de la bagarre de la veille, fit les frais d'une attaque sournoise alors qu'il se soulageait des bières de la veille dans un coin de couloir ...



...

Quand vint le tour de Turold, ses amis le regardèrent s'engouffrer à travers le tunnel de roche noire, comme si il était déjà mort. Il avait refusé de porter la moindre arme, argumentant que celles-ci seraient de toute façon inutiles.


-N'oubliez-pas, si je ne reviens pas, faites tout pour sauver le Jǫrmun.

(à suivre)


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