Le Ménestrel et ses Fantômes, chapitre 1



Le village

Josuah fut tiré de ses rêveries à la vue des premières masures du village de Guibray.


Le jeune ménestrel s’anima alors et, d’un coup sec, tira sur sa bandoulière usée pour faire glisser son luth qu’il réceptionna d’un geste expert. Il redressa sa silhouette avachie par les kilomètres et ajusta sa tenue. Il mit de l’ordre dans son abondante et épaisse chevelure brune, s’échauffa la voix et fit craquer ses doigts. Même de passage, un barde devait savoir soigner son entrée. C’était la plus importante des rares leçons qu’avait pu lui enseigner son père avant de mourir. Le gîte et le repas en dépendait.



Deux années sur les routes l’avaient, de toute façon, convaincu et il n’avait pas tardé à maîtriser cet aspect du métier. Quant au reste… Josuah s’amusait souvent à rêver de la gloire qu’avait connu son père. Il avait su marquer les esprits et partout où il allait, il était accueilli à bras ouvert, tout le monde le réclamait et le voyait partir avec tristesse. Mais pour Josuah, si l’accueil était toujours chaleureux, les adieux étaient, eux, particulièrement peu glorieux. Mais Josuah chassa ces pensées, l’entrée du village était imminente. Il se concentra alors sur son instrument et se mit à jouer une ballade en vogue dans le royaume. Cette fois-ci, il le sentait, les choses seraient différentes.


Presque aussitôt, le village réagit. A travers sa musique, Josuah entendit le doux son des éclats de voix enjouées attendant son arrivée. Son arrivée ! Encore quelques mètres et il serait en vue de tout le village qui s’était, assurément, regroupé dans la grande rue. Enfin, d’un bond accompagné d’un accord, Josuah jaillit de derrière le mur dans un pas de danse bien préparé qu’il termina d’une gracieuse révérence. Le luth dans la main gauche et son chapeau de paille dans l’autre. Mesdames et Messieurs, le barde est arrivé.




Les applaudissements se mirent à pleuvoir. Josuah maintint sa position, savourant encore un peu ce moment de gloire avant de se relever. Rayonnant, il sourit à l’assemblée qui le lui rendit par dizaine. Le cœur du ménestrel était à son comble et, en cet instant, se sentit comme feu son père, comme un artiste. Il bomba alors le torse et, d’un ample geste de la main, salua la foule qui se resserra autour de lui. L’euphorie était à son paroxysme lorsqu'une voix cinglante brisa net l’enchantement.


- Diable, si ce n’est cet infâme vantard !


Le calme s’abattit instantanément. Josuah vit la foule se tourner vers une petite silhouette emmitouflée dans une large cape de laine bleue. Elle se tenait légèrement courbée, se maintenant sur une canne de bois ouvragée et regardait Josuah dans les yeux, le poing droit fixé sur la hanche.




- Ne vous y fiez pas bonnes gens, dit la vieille femme. L’homme est doué mais c’est un fanfaron de la pire espèce et un coureur de jupon des plus maladroits. Gardez bien vos filles et vos femmes, il n’est pas bien beau mais sa musique en a ensorcelé plus d’une !


- Vous me jugez bien mal, Madame la doyenne, dit Josuah.


- Ah ! Il me donne du “Madame” maintenant. Qu’est ce qui t’amène ici ? Sache que si tu te contentes des nouvelles et des ballades, tu seras le bienvenue. Tu auras de quoi manger et passer la nuit dans une grange. Sinon du balais ! Des fanfarons comme toi, on en veut pas.


Vexé au plus haut point, Josuah s'apprêta à lui lancer une réplique cinglante mais, constatant que le reste du village s’était rangé autour de sa doyenne, se contenta de répliquer d’un ton hautain