La Cité des Arbres, chapitre 3




La nuit était tombée mais l’on y voyait encore très bien. La cité des Sidhes était construite en majorité au-dessus des feuillages, laissant le clair de lune illuminer l’endroit. Les petites créatures semblaient aussi être capables de communiquer avec un nombre impressionnant de lucioles qui, suivant leurs déplacements, faisaient office d’éclairage public vivant, ou éclairaient les intérieurs de cabanes. Il s’agissait peut-être d’ailleurs de petites fées plutôt que de simples lucioles, mais Solveig et Astrid n’auraient su le dire, trop concentrées sur l’ampleur du problème qui s’offrait à elles.



- Nous avons de la chance dans notre malheur, se réjouit Astrid tout en souriant à Solveig. La tisane d’algues semble produire son effet et certaines des Sidhes touchées par la corruption semblent déjà aller mieux. En effet. Une heure à peine s’était écoulée depuis l’arrivée de nos amies dans la ville aérienne. Et si les Sidhes ne s’étaient certes pas mises à gambader immédiatement, leur respiration s’était faite plus stable et leurs yeux avaient repris cette lueur de vie si particulière à leur espèce. -Tes talents de guérisseuse ne font aucun doute, répondit Solveig. C’est à se demander ce que ta professeure de sorcellerie va bien pouvoir t’apprendre. Astrid avança alors vers la chasseresse et lui saisit la main avant de lui répondre en la regardant droit dans les yeux. -Je me suis bien rendu compte que j’ai été beaucoup trop insistante à propos de l’arrivée de ma prochaine tutrice, dit-elle d’une voix pleine de regrets. Je suis impatiente de découvrir et de maîtriser mes capacités magiques, et de peut-être trouver un chemin qui me rapproche de l’héritage de mes parents. Mais je veux être certaine que tu saches que même si j’en ai eu l’air, je n’ai en rien perdu le respect de ton enseignement, ni de ton amitié. Surprise par cette déclaration soudaine, Solveig rata littéralement un coup de respiration et porta immédiatement ses yeux au sol pour dissimuler la buée qui lui montait aux yeux.

Son enfance un peu solitaire ne l’avait pas habituée à partager ses émotions facilement, et elle était incapable de renvoyer la candeur de sa protégée. Elle changea donc tout naturellement de sujet, comme le font les introvertis dans ce genre de situation. - J’ai décidé d’accompagner Tuatha pour traquer la créature de boue. Nous pensons que quand elle aura compris qu’elle a perdu notre trace, elle rejoindra ses créateurs. Si nous la suivons discrètement, nous pourrons mettre fin à leurs agissements avant que la côte fleurie ne soit envahie par les monstres et la maladie. Je veux simplement que tu restes à l’abri avec les Sidhes en attendant et que tu me promettes de ne pas jouer les héroïnes comme tu l’as fait devant les portes du labyrinthe (cf Le Mystère des Roches Noires). Avant de quitter la cité des arbres, Solveig donna à son élève un petit sifflet de bois sur lequel était gravé le nom d’Hermóðr, divinité des messagers. Avec son habilité à percevoir le moindre son, la chasseresse serait capable d’entendre le moindre appel à l’aide d’Astrid, même éloignée de plusieurs lieues. Astrid fit, elle aussi, un don à Solveig avant son départ. Le dernier brin d’algue qu’elle n’avait pas fait bouillir dans sa potion pour les habitantes de la cité. Solveig pourrait toujours l’utiliser si elle se retrouvait contaminée, ou blessée par la corruption.


C’est avec une légère appréhension qu’Astrid vit Solveig redescendre vers le sol le long d’une liane accrochée au bras de Tuatha, disparaissant de son champ de vision à travers les feuilles des hêtres plus vite qu’une pierre tombe à l’eau.


Tuatha, peinture par Elodie Coulon.

A peine eurent-elles touché le sol que Solveig et Tuatha enfourchèrent Cernunn afin de couvrir le plus de terrain le plus vite possible.

-La bête rôde plus loin vers le sud-est, dit Solveig. Je peux l’entendre d’ici. -Votre ouïe me semble étrangement développée pour une humaine, remarqua Tuatha. J’aimerais beaucoup connaître le secret d’un tel don. - Il suffit d’écouter, répondit Solveig d’un ton narquois. Quant à moi, j’aimerais beaucoup savoir pourquoi vous mentionnez toujours les humains à la troisième personne, ainsi que savoirce qui se cache derrière ce masque. -Qui vous dit que c’est un masque ? Plus interloquée qu’elle n’aurait voulu le laisser percevoir, Solveig ne répondit rien à cette question qui ressemblait à s’y méprendre à une réponse. Il ne fallut pas plus d’une dizaine de minutes à notre étrange duo pour trouver la trace du monstre. Il faut dire que la créature ne cherchait absolument pas à cacher sa présence, poussant d’immondes gargouillements reconnaissables entre mille autres sons. Elle laissait aussi derrière elle des traces de boue noire en grandes quantités, recouvrant la végétation d’un épais manteau gluant.


-Je me demande si la bête est recouverte de ce magma corrupteur ou si elle en est entièrement constituée, dit Solveig. -Vous n'avez pas tort, cela changerait beaucoup de choses sur la façon dont nous devrions nous y prendre pour la tuer. Si elle en est recouverte, il faudrait simplement réussir à traverser la corruption avec nos armes. -Et si elle en est constituée ? -Priez vos dieux quels qu’ils soient pour que ça ne soit pas le cas, car je n’en ai pas la moindre idée.


Les sons émis par le monstre de boue se faisaient de plus en plus proches.