La cité des Abres, chapitre 4

-Si vous tirez cette flèche, vous mettrez fin aux jours de votre petite élève, dit Sylvain en brandissant sa main recouverte de boue noire vers le ciel, le pouce et l’index pincés comme s’ils tenaient une souris par la queue.


-Je n’ai absolument aucune flèche, et encore moins aucun arc dans les mains, répondit Lancelin, un peu hébété par la remarque du sorcier Armoricain. Et je n’ai aucune élève, étant donné que je ne suis pas professeur et que je pense que les femmes sont incapables d’apprendre quoi que ce soit d’autre que les affaires ménagères pour lesquelles je n’ai aucun intérêt.

-Ce n’est évidemment pas à vous que je parle, rétorqua Sylvain d’un ton sec. Nous ne sommes pas seuls dans cette caverne.


Au moment où elle avait entendu le cri d’Astrid, Solveig n’avait pu retenir un soupir de désespoir et de frustration de ne pas pouvoir venir en aide à sa jeune élève.


-C’est Solveig, la chasseresse ! Faites attention, sire Sylvain ! Cette diablesse m’a donné beaucoup de fil à retordre lors de mon éviction de Thoruvilla (cf “Le Mystère des Roches Noires).

Se sachant découverte, Solveig révéla alors sa position en s’écartant de la stalagmite qui lui servait de cachette. Elle tenait son arc fermement bandé vers Sylvain. -Rappelez vos monstres immédiatement, dit-elle en serrant les dents.


Lancelin, terrifié par la chasseresse, se réfugia aussitôt derrière Sylvain. -Elle nous a trouvés ! Voilà exactement la raison pour laquelle vous n’auriez pas dû sacrifier mes hommes ! Ah ça veut faire de la politique mais ça sait pas compter ses vaches !

Le nécromancien perdait toujours un peu plus de patience à chaque intervention de Lancelin, mais tentait malgré tout de garder son calme.


-Laissez-moi faire. Nous avons gagné bien plus de pouvoir en les sacrifiant que si nous les avions gardés en vie. Quant à vous, chasseresse, comprenez bien ceci : sachez qu’en ce moment même, ce sont mes mains qui contrôlent le magma de petroleum qui attaque la cité des arbres. Et que la petite Astrid se trouve dans le creux de celles-ci, à ma plus totale merci. Vous ne voudriez pas que j’en perde soudainement le contrôle, n’est-ce pas ?





Effectivement, de l’autre côté de la forêt, la chute d’Astrid venait d’être stoppée par une main géante de boue noire qui s’était constituée sous elle et la retenait par le col, le pouce et l’index pincés, comme s’ils tenaient une souris par la queue. Le petroleum, que certains sorciers Celtes appelaient aussi “sang des grands anciens”, tandis que les érudits grecs le nommèrent “Naphte”, était une matière issue de temps terrestres immémoriaux. Magma de restes des créatures qui parcouraient ce monde bien avant que les humains foulent son sol. Ce liquide sombre, huileux, et hautement inflammable contenait en lui une source d’énergie impressionnante, propice aux plus étonnants des maléfices.


Astrid était ainsi maintenue à dix mètres au-dessus du sol, observant impuissante l’arbre de la place centrale s’écraser au sol, pulvérisant ses habitations et celles de ses habitantes qui n’avaient pas eu le temps de s’accrocher aux arbres voisins. Les douze Sidhes alitées furent immédiatement submergées par le petroleum, avalées par sa masse huileuse en poussant des hurlements déchirants.



Soudain, rapide comme l’éclair, une ombre sortit des feuillages des arbres alentour.


Rebondissant de branches en branches avec une agilité telle qu’elle donnait l’impression de voler, Tuatha trancha le bout de tissus du col par lequel la main corrompue retenait Astrid, et agrippa la jeune fille pour aller la déposer sur une autre plate-forme de la cité des arbres afin de s’y réfugier avec elle.